Virus versus économie, quand un tueur en cache un autre !

Alors que le déconfinement débute, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer la volonté du retour à l’école et à l’emploi, « par pure velléité économique ». L’économie contre la santé ou la santé à tous les coûts ? Et si considérer que l’économie n’a pas sa place dans la discussion sur le virus, la santé, c’était défendre -par méconnaissance ou idéologie- quelques dizaines de milliers de personnes fragiles « aisées » au détriment de plusieurs millions de personnes fragiles « pauvres, autant que faire une hypothèque majeure -une de plus- sur l’avenir de nos enfants… et de notre planète ?


Aujourd’hui, nous faisons tout notre possible pour protéger les plus fragiles et les plus âgés -qui représentent 95% des victimes du virus- des conséquences de la maladie. Et en soi, c’est bien normal. Il faut être absolument solidaire de la douleur ressentie par les personnes malades et les personnes perdant un proche.

Face à cela, beaucoup s’insurgent : nous n’en ferions pas encore assez, et la volonté de reprise des activités fait prendre des risques inadmissibles aux citoyens.nes pour de triviales raisons économiques. Une économie qu’il serait grand temps d’oublier au profit de la santé, au profit de l’humain et qu’il n’y a aucune importance à la voire s’effondrer les économies, bien au contraire. Sur le principe d’une économie en roue libre qui a largement dérapé ces dernières décennies nous sommes d’accord. Les dividendes versés, les millions de dollars accumulés en quelques secondes d’un mouvement boursier, les milliers de mouvements effectués à la seconde par des supercalculateurs que plus personnes ne maîtrise vraiment, avec pour résultante que 25 personnes possèdent autant que la moitié de la population mondiale, est tout simplement devenu inacceptable. Ces mouvements auraient d’ailleurs dû, sans hésiter, pousser à fermer les bourses mondiales avec la progression du virus. L’ensemble du système boursier est basé sur la confiance dans le principe transactionnel et la froideur brute des chiffres, deux notions qui fonctionnent en temps normaux. En temps de crise systémique majeur, ces deux notions s’effondrent. La confiance ne peut exister puisque la peur devient le premier moteur de nos décisions. Et aucun calculateur ne peut comprendre une émotion. Un hiatus émotionnel fondamental oublié des économistes dont certains s’alarmeraient presque avec surprise de l’effondrement des cours. Et ce, sans parler des inégalités profondes entre les pays dont les économies sont à l’arrêt et les autres qui continuent de fonctionner, avec des transferts boursiers qu’il faudra un jour regarder comme des crimes contre l’humanité tant ils vont impliquer de conséquence humaine. Car la réalité est bien là aujourd’hui : la froideur économique, les plongeons dans le vide des pays « stables », tue à des échelles sans commune mesure avec le virus des millions de personnes, dont une immense majorité est des enfants.

Car l’économie, ce ne sont pas seulement ces augmentations de capital, ces gains boursiers ou dividendes dorées. C’est aussi, d’abord, un système d’échange qui permet la génération de travail, de revenus et donc de logements, nourritures, protections, soins… Tout ce qui constitue nos besoins quotidiens de vie. C’est une chaine globale, qui permet de maintenir une capacité viable pour les citoyens.nes, qui à leur tour en font bénéficier -bien que de manières inégales- d’autres économies. Les aides aux personnes les plus dénuées, qui peinent à se nourrir ou se soigner dans les pays émergents, en font partie.



Pour ne citer qu’un chiffre, avant la crise du Covid-19, plus de 25'000 personnes mourraient chaque jour de faim dans le monde. Tous les 7 ans, l’équivalent de la population française. À cela s’ajoutent les décès pour soins inexistants et morts prématurées par la pollution (produits chimiques et autres). Depuis le ralentissement sans précédent des économies mondiales -occidentales et arabiques en tête- ces chiffres sont en explosion de plusieurs milliers de personnes par jour supplémentaire.

Jusqu'à 1,2 million supplémentaire d'enfants de moins de cinq ans -vivant dans 118 pays- pourrait mourir en six mois de manque de soins, selon le Johns Hopkins Institute. Des dizaines de milliers de femmes dont les accouchements ne sont plus pris en charge, des tuberculoses, dysenterie ou cancers plus soignés vont largement allonger cette liste. Chaque jour, ce sont ainsi entre 6 et 10000 personnes supplémentaires qui décèdent dans le monde de l’arrêt des activités économiques… Pour un virus certes dangereux, qui nécessite bien entendu des mesures, mais qui doivent être proportionnée aux réalités globales et non aux prismes particuliers.

Car il faut ajouter à cela les traumas à long terme provoqué par les confinements, et tous les chiffres actuels montrent que cela sera de belles ampleurs après cet épisode. Rien qu’en France, près de 50% des personnes ne se sentent pas prêtes à sortir, à revenir à la vie sociale. Certes, toutes ne sont pas profondément traumatisées, mais nos études montrent bien qu’il est bien plus difficile de sortir d’un confinement moral que d’un confinement physique. C’est ce que ressentent un grand nombre de personnes.


Et je n’allongerais pas la liste, mais l’illusion d’un confinement et d’une chute d’activité comme un bienfait pour le vivant et l’environnement est non seulement une illusion -du moins pour les grands mammifères 10 fois plus chassés qu’en temps normal, pour se nourrir ou parce que sans protection- et peut-être même un désastre. Mais j’y reviendrai dans un autre article.

Il faut donc trouver une balance plus équilibrée entre un besoin réel de protéger immédiatement les personnes à risque dans notre pays et ces considérations à l’échelle mondiale et de longs termes. Un long terme qui n’est pas anodin pour nos enfants. Car pour l’heure, les emprunts gargantuesques réalisés par tous les pays seront surtout une charge majeure pour nos enfants. Je tombe des nues lorsque j’entends Esther Duflo -dont je suis plutôt en accord avec les travaux habituellement- dire que l’on peut dépenser sans compter, emprunter sans hésiter sur plusieurs décennies puisque les taux sont extrêmement bas. Je ne suis pas économiste, mais le loup est dans la phrase. Car rien n’est plus à même que de faire remonter les taux que la perte de confiance due à une crise majeure. Bon. Heureusement que nous ne sommes pas en crise…

La réalité est plutôt qu’après avoir hypothéqué la nature et le vivant du monde qu’ils vont avoir en héritage, nous sommes en plus en train d’hypothéquer les économies de nos enfants.

S’il faut appeler de nos vœux une redéfinition de nos priorités économiques, une répartition plus juste des richesses, où PIB et croissance ne sont plus les seuls référents du dynamisme de nos pays et, plus encore, une économie basée sur un pacte écologique réel de protection du vivant, un crash global sans maîtrise n’en est pas la solution.

Sauf à accepter des pertes humaines et du vivant sans précédent.



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